Le 12 novembre dernier (2025), le Séminaire Politique des Sciences à l’EHESS organisait une séance intitulée « La capture du récit historique par l’extrême droite ». L’objectif était de réfléchir aux effets de l’offensive réactionnaire actuelle sur les usages publics de l’histoire et sur la communauté des historiens et historiennes.
La première partie du séminaire était centrée sur les usages, mésusages et instrumentalisations du passé par l’extrême droite, et plus précisément dans le cas des spectacles historiques.
Le premier intervenant était Thomas Lemahieu, journaliste à L’Humanité, auteur de nombreuses enquêtes portant sur Pierre-Edouard Stérin, et notamment « Murmures de la cité, le « mini Puy du fou » couvé par Pierre-Edouard Stérin et ses amis identitaire » (10 juillet 2025) et « Murmures de la cité à Moulin : L’Humanité a assisté au mini Puy du fou, et c’est encore pire que prévu » (13 juillet 2025). On pourra rappeler que Stérin, sans doute furieux car les enquêtes du journaliste ont poussé un certain nombre de villes à se désengager du logo « Les plus belles fêtes de France » financé par le milliardaire d’extrême droite, a voulu se venger, assez bassement, en nommant une de ses holdings « Lemahieu ». « Je ne sais pas si c’est un pied de nez ou une forme d’intimidation, mais c’est un ciblage, ça me met en avant personnellement, donc c’est potentiellement dangereux et je ne prends pas ça à la légère », avait déclaré Thomas Lemahieu à l’AFP.
Thomas Lemahieu a commencé par décrire le spectacle de Moulins (qui s’ouvrait, notons-le, par la projection d’énormes drapeaux flanqués de la croix gammée). Il a rappelé qu’à l’origine du spectacle on trouve une communauté catholique identitaire, Sophia Polis, qui rassemble chaque été des jeunes dans un château, avec au programme : messe en latin, restauration de la vieille bâtisse, conférences de personnalités d’extrême droite ou de prêtres traditionalistes. Quatre organisateurs du spectacle viennent de Sophia Polis, notamment le metteur en scène. A la manœuvre aussi l’institut Iliade, « incubateur des idées d’extrême droite qui professe un catholicisme viril » (Lemahieu). Ces groupuscules ouvertement fascistes ne s’en cachent pas et il était facile aux collectivités locales de s’en rendre compte. Cela ne les a pas empêché d’accepter le projet de spectacle, de participer largement à son financement (qu’il s’agisse de la mairie, de la communauté d’agglomération ou de la région). Car, ce sur quoi insiste Thomas Lemahieu, c’est que derrière ces spectacles il y a certes l’argent de Stérin, mais il y a surtout des financements publics importants ! La mobilisation locale contre les « Murmures de la Cité » n’a rien changé à la décision de tenir le spectacle, pire, le maire interrogé après la représentation a fait part de sa satisfaction, envisageant de le reprendre l’année suivante.
Thomas Lemahieu a évoqué pour finir l’offensive généralisé des identitaires sur les spectacles, évoquant des spectacles sur les chouans, le spectacle de la Dame de Pierre (je vous renvoie à l’enquête des journalistes Anabelle Martella et Sindbad Hammache dans Blast https://basta.media/l-histoire-de-france-mise-en-spectacle-par-les-reacs).
Mathilde Larrère a ensuite pris la parole pour évoquer le « vaisseau mère » de ces spectacles historique d’extrême droite, le Puy du fou. Elle a rappelé qu’elle a mené avec trois autres historien-nes, Florian Besson, Pauline Ducret et Guillaume Lancereau, une enquête sur ce parc qui « déforme l’histoire », publiée aux Arrènes sous le titre Le Puy du faux en 2022.
Après avoir rappelé l’histoire du parc (création d’un spectacle nocturne, estival, reposant sur des bénévoles en 1978, création du parc, pérenne, en 1989), souligné son succès et évoqué ses projets d’agrandissement, de prolongement (cinéma, magazine jeunesse, BD, tournées des zéniths à venir) et de diffusion (Espagne, Angleterre, Chine…), Mathilde Larrère a présenté la méthode du travail d’enquête : lecture préalable de sources et enquête de terrain au Puy du fou, travail collectif, reposant sur l’intelligence et l’évaluation collective, mobilisant d’ailleurs des collègues sur certains points précis. « Très vite, dès le départ même, nous étions d’accord pour dire que nous n’étions pas là pour faire un fact checking, nous n’étions pas venus avec des tee shirts « Sorbonne université » et des stylos rouges pour rageusement annoter les pages d’histoire du parc vendéen ! » explique-t-elle. Elle précise s’inscrire dans les pas de Suzanne Citron et de ses travaux sur les mythes nationaux, du CVUH (Comité de Vigilance face aux Usages de l’Histoire), des travaux sur les « historiens de garde », sur la façon dont « Sarkozy réécrit l’histoire de France », son « histoire bling bling ».
Quand on accuse le Puy-du-Fou d’instrumentaliser l’Histoire, le Puy-du-Fou répond : « Nous vous garantissons que l’unique but de nos créations est de susciter la surprise et l’émotion de nos visiteurs ». Pourtant, le Puy joue clairement sur les deux tableaux. Les affiches annoncent « l’Histoire vous attend ». Si certains spectacles s’appuient sur la légende arthurienne, si d’autres sont juste des prouesses techniques sans prétention à imposer à discours sur le passé, la majorité restent très ancrée dans l’histoire. Et d’ailleurs, quand on arrive au parc, on nous donne une chronologie ! Dans certains spectacles, il y a des effets de mise en valeur de « sources », même si ces « sources » sont souvent soit totalement inventées (Jeanne d’Arc), soit font l’objet d’un mésusage (Dernier panache sur la Vendée). Mais il y a volonté de faire comme si on faisait bien de l’histoire au Puy du fou, avec des sources ! Il y a aussi partout dans le parc des pancartes qui apportent ce qui se veut relever de la contextualisation – là encore, une démarche qui singe la méthode historique. Ajoutez à cela qu’on trouve dans les nombreuses boutiques du parc des ouvrages qui se présentent comme « historiques » sans en avoir ni la rigueur, ni la méthode, à destination des adultes, mais aussi des enfants, avec des mises en pages qui imitent les ouvrages pédagogiques, ce alors que le contenu comporte des erreurs historiques grossières. Et rappelons que le parc offre nombre d’invitations gratuites ou à prix réduit pour les enfants des écoles voire des collèges. Vu le nombre d’erreurs, espérons que les élèves ne retiennent rien. Enfin, n’oublions pas que Philippe de Villiers a bien conscience de faire passer des idées grâce à son parc : « Par mes livres et mon Puy du Fou, j’ai fait passer beaucoup plus d’idées qu’en restant la énième écrevisse de la bassine », disait-il, en 2017, pour expliquer sa décision de ne pas se présenter une troisième fois à la présidentielle.
Cette histoire présentée au Puy du fou, quelle est-elle ? C’est celle du « Roman national », du « récit national ». Suzanne Citron a mis à jour la construction de mythes nationaux dans les dernières années du second Empire, figures imposées ensuite reprises dans l’école républicaine et les manuels de Lavisse, avant que de nourrir des images d’Épinal, des tableaux pompiers, pour se retrouver sur des emballages de chocolat, enracinant ces fameux mythes (« nos ancêtre les Gaulois » à moustache et tresses blondes, Saint Louis sous son chêne, le baptême de Clovis, 1515 Marignan et j’en passe) qu’on retrouve donc tous au Puy du fou. Ce avec toutes les caractéristiques du récit national, soit l’idée que « la France est toujours là » (Suzanne Citron), que depuis les Gaulois, c’est la France, l’unique, la seule, l’éternelle et immobile France, ainsi qu’une forme d’écriture de l’histoire qui focalise sur les grands hommes (allez, quelques rares grandes femmes comme Jeanne), oubliant toute histoire sociale, toute histoire « par en bas ». Mais si le récit national avait d’abord été mis au service de la République à la fin du 19e sc et au début du 20, désormais il est détourné et mis au service de la droite réactionnaire, contre la République. D’un spectacle à l’autre, des jeux du cirque romains au tournoi médiéval, de l’expédition de La Pérouse aux tranchées de Verdun, les mêmes mots reviennent, les mêmes dispositifs narratifs, les mêmes messages : manière efficace, car insidieuse, d’enfoncer le clou. Image d’une lutte éternelle entre les forces du bien (roi, noblesse, église) et les forces du mal (étrangers, révolutionnaires, République) qui traverse les siècles. Il s’agit d’un discours an-historique donc et réactionnaire, exaltant systématiquement les « valeurs » traditionnelles et faisant l’éloge d’un passé fantasmé, vu comme un temps plus heureux, plus simple, plus « vrai », avant les dérives d’une modernité corruptrice (révolution/république). C’est au demeurant une des caractéristiques de ces écritures de l’histoire à l’extrême droite que de présenté un passé fantasmé comme un temps d’équilibre et de grandeur, puis un déclin. Pour Villiers, le déclin c’est la Révolution française (pour d’autre comme Zemmour, c’est la décolonisation, les féminismes, l’Europe…). Il s’agit d’un discours nationaliste, centré sur la grandeur de « la France », une France qu’il faut servir fidèlement, pour laquelle il fait bon mourir depuis les Gaulois ; un discours qui fait l’éloge de la royauté (le public est invité à s’incliner devant le roi dans un des spectacles) appuyée sur sa noblesse, présentée comme la seule garante de la paix sociale et politique ; enfin, un discours profondément xénophobe, qui fait systématiquement de l’étranger un ennemi : vêtu de noir et rouge, il vient pour « nous » massacrer, « nous », les gentils Français vêtus de bleu et blanc. Rien sur la colonisation en revanche au Puy du fou, à la différence de la réécriture historique d’un Zemmour ou d’un Ferrand : le Puy du fou est xénophobe plus que raciste. Pour résumer, c’est une lecture anti-universaliste, antirépublicaine, anti-égalitaire, xénophobe, qui masque les dominations de classe et de genre. Aussi, derrière le droit à la fiction, se niche bien un « combat culturel » propre à la droite traditionaliste et qui doit être pris au sérieux, par les historien-nes, par les citoyen-nes.
Mathilde Larrère termine en évoquant les attaques que les quatre auteurices ont subies suite à la publication de leur livre. Venues de la droite conservatrice et de l’extrême droite, dans ses médias (CNews, Valeurs actuelle) et sur les réseaux sociaux, avec des gros comptes pour lancer les meutes comme celui d’Eugénie Bastié ou de journalistes du Figaro, ces attaques visaient à délégitimer le travail effectué soit en le présentant comme ridicule car portant sur un parc de divertissement, soit à le délégitimer comme militant, et charriant toute la haine à l’encontre des universitaires dont on connait malheureusement les développements actuels. « Nous n’étions que des censeurs, des empêcheurs de s’émerveiller en rond, des jaloux tristes sires ». Certaines de ces attaques étaient clairement injurieuses, même menaçantes (avec un prisme de genre qui pourrait faire rire puisque les deux auteurs étaient menacés du pal, et les deux autrices du bucher).
Mathilde Larrère conclut sur l’importance d’avoir fait un travail collectif, et d’évoquer aussi l’écriture collective du Zemmour contre l’histoire (Tract Gallimard), le collectif protégeant quand même les auteurices des attaques qui viennent de l’extrême droite.
Cela permettait d’introduire la deuxième partie du séminaire qui se proposait de réfléchir aux attaques que subissent historiens et historienne de la part de l’extrême droite. En effet, les historien·nes tentant d’intervenir dans la Cité pour y apporter un minimum d’éclairage utile au débat public sont de plus en plus harcelé-es sur les réseaux sociaux, traîné-es en justice, voire comme cela est désormais le cas aux Etats-Unis, contraint-es de s’exiler.
L’historienne Michèle Riot Sarcey est revenue rapidement sur le procès intenté contre le Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire (CVUH) et deux de ses membres, elle-même, et Natacha Coquery. Les plaignants étaient l’historien Jean-Marc Berlière et René Fiévet, coauteurs (avec Emmanuel de Chambost) du livre intitulé Histoire d’une falsification. Vichy et la Shoah dans l’histoire officielle et le discours commémoratif, paru en 2023 aux éditions L’Artilleur – une maison d’édition qui publie des livres d’extrême droite – et dans lequel, au prix de multiples distorsions, les auteurs essaient de légitimer les affirmations d’un Éric Zemmour selon lequel « Vichy a protégé les juifs français et donné les juifs étrangers ». L’article incriminé rendait compte des qualités d’un autre article, celui de Laurent Joly paru dans la Revue d’histoire moderne et contemporaine (n° 70-3, 2023/3, p. 151-171), à charge contre le livre sus-cité. Mais plutôt que d’attaquer Laurent Joly, les co-auteurs ont donc attaqué le CVUH. Le 16 octobre 2025, au tribunal de Bobigny où se pressaient les soutiens aux deux historiennes et au CVUH, le procès a avorté avant même de se tenir, pour vice de forme (notamment l’absence de domiciliation des plaignants dans la ville du tribunal). « Certes, le fond n’a pas été traité », regrette Michèle Riot-Sarcey « mais la force du droit s’est imposée, belle leçon ! ». L’historienne n’a pas voulu s’étendre plus sur le procès qu’elle considère comme un « non-événement » mais s’inquiète de ce qu’il révèle des attaques contre les historiens et contre les liberté académiques (nous venions d’apprendre l’interdiction du colloque du Collège de France sur l’Europe et la Palestine). Elle s’alarme de ces temps où l’on peut porter en justice un débat historiographique, où l’on peut réhabiliter Vichy. Elle invite à réfléchir aux causes, interroge les contenus des enseignements (qu’a-t-on enseigné à celles et ceux qui sont aujourd’hui adultes, et qu’enseigne-t-on aux enfants aujourd’hui ?), engage à faire attention à la médiation dans les musées et incite les historiens et historiennes à s’engager dans la diffusion du savoir scientifique.
Mark Bray, dernier intervenant, est revenu sur ce qui lui est arrivé. Ce professeur de Rutgers University avait publié en 2017 un livre sur l’antifascisme. Il précise qu’il n’a lui-même jamais été membre d’un groupe antifa. Il rappelle que des groupes antifa se sont imposés sur la scène publique états-unienne dans les années 2000, et qu’étant l’un des rares historiens ayant travaillé le sujet, il avait été, à la sortie de son livre, souvent invité dans diverses émissions. Puis il était passé à d’autres objets de recherche. Mais avec l’arrivée au pouvoir de Trump, il s’est retrouvé à nouveau sous les projecteurs. Il a d’abord été ciblé par des étudiants suprémacistes, qui l’ont filmé en cours alors qu’il lisait une source antifasciste radicale, et qui ont diffusé la vidéo lui attribuant les propos qui venaient du texte qu’il lisait. La vidéo, virale, lui a valu les noms de « docteur antifa ». Quand Trump a déclaré que les antifa étaient une organisation terroriste, les attaques à l’encontre de Mark Bray se sont encore plus accentué (il était désormais appelé « domestic terrorist professor »), et l’assassinat de Kirk a aggravé la situation. Non seulement une pétition a été publiée, massivement signée et diffusée par Fox News pour appeler à son licenciement, mais son adresse a été rendue publique. Très inquiet à juste titre dans un pays où les armes circulent, il a choisi de partir.
Mark Bray insiste sur le fait que sa chance est d’avoir été syndiqué, et d’avoir eu immédiatement le soutien de son syndicat. Il a eu aussi la chance d’enseigner dans un État et une université à gauche, et d’évoquer le cas d’un de ses collègues au Texas qui lui a été viré suite à des cours sur l’histoire du socialisme. Il a reçu le soutien de collègues en Espagne (où il avait déjà fait des terrains de recherche). Son exil forcé n’en a pas moins été particulièrement difficile : parti en urgence avec sa femme et leurs deux enfants, panique à l’aéroport quand sans que personne ne comprenne, leur carte d’embarquement a été effacée des serveurs l’obligeant à passer une nuit à l’hotel avant de pouvoir s’envoler. Il vit donc désormais à Madrid, et fort heureusement, son université l’autorise pour au moins un an à faire ses cours en distanciel, ainsi que son épouse, enseignante également.
Répondant à diverses questions, il explique que la majorité de ses collègues s’auto censurent de peur d’être victimes d’attaques, d’autres ont été interdit de cours sur les questions de classe, genre, race ou sur la gauche dans leurs universités, d’autres essaient de continuer mais avec une épée de Damoclès sur la tête. Beaucoup cherchent à changer d’États, ou de travail. Mark Bray ne connait qu’un seul autre enseignant qui se soit exilé, mais pense qu’il y en a d’autres.
Il nous apprend que le taux de syndicalisation a explosé dans les universités américaines depuis l’arrivée de Trump au pouvoir, et il insiste sur l’importance de la syndicalisation.
Ce 12 novembre il se sentait encore un peu protégé car Trump avait commis l’erreur de déclarer les antifa « entité terroriste interne (domestic), catégorie qui n’a pas d’existence légale. Il s’inquiétait que Trump corrige son erreur et parle d’entité terroriste externe (foreing). Malheureusement, de retour à Madrid le 13 novembre, il nous envoyait un article signalant que les antifa étaient désormais qualifié d’« entité terroriste externe », soit exactement ce qu’il redoutait. Il craint aussi que Trump ne déclare l’État d’urgence – et interrogé sur l’élection à New York, il s’inquiète de l’envoi possible de la garde nationale en janvier à la prise de fonction.
Il termine en disant que certes dans la bataille culturelle le combat est inégal, mais qu’il faut tout de même le mener.
