Entretien avec Baptiste Roger-Lacan

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Agrégé et docteur en histoire, Baptiste Roger-Lacan est spécialiste des droites, des contre-révolutions européennes du XIXe siècle à nos jours.

Un entretien conduit par Sophie Djigo, membre du CA de l’ONED

Votre ouvrage collectif s’intitule Nouvelle Histoire de l’Extrême-Droite. En quoi ce travail d’historiens est-il “nouveau”? En quoi consistait l’”ancienne” Histoire et quelles différences avec cette nouvelle Histoire? S’agit-il d’une simple réactualisation (ce qui constitue déjà un travail conséquent) ou d’une approche différente des archives et des faits passés? 

Ce livre tient compte des transformations que ce champ historiographique a connu depuis trente ans, et la parution d’un précédent ouvrage collectif, Histoire de l’extrême droite, dirigé par Michel Winock.  D’abord, en France comme en Europe, la situation de l’extrême-droite a profondément changé entre le début des années 1990 et les années 2020. Le Front national, qui était déjà numériquement significatif au début des années 1990 mais demeurait isolé et marginalisé, est devenu aujourd’hui, sous l’appellation Rassemblement national, un parti qui pèse entre 35 et 37 % de l’électorat, qui réfléchit à des stratégies d’alliances et envisage sérieusement d’accéder au pouvoir par la voie légale. Ce contexte infléchit nécessairement notre manière de travailler.

Le livre met également en avant les circulations d’idées d’extrême droite à l’échelle européenne et transnationale : la poussée du RN s’inscrit dans un phénomène plus large de montée des extrêmes droites dans les démocraties occidentales. Il fallait aussi intégrer une historiographie qui s’est considérablement enrichie ces dernières années. J’appartiens par exemple à une génération d’historiens attentifs à la place de la contre-révolution dans l’histoire longue des droites et des extrêmes droites. Nous avons aussi voulu intégrer les recherches récentes sur le fait colonial et sur la place des femmes dans l’extrême droite.

Le titre précise aussi une échelle temporelle qui va de 1780 jusqu’en 2025. Est-ce qu’il s’agit, à l’heure où des partis politiques français comme le RN récusent l’appellation d’”extrême droite” de marquer une continuité, des héritages, des filiations? 

Absolument. L’extrême droite n’a jamais voulu être désignée par ce terme toujours récusé par les mouvements et partis qui appartiennent à cette mouvance. Jean-Marie Le Pen, déjà, se disait de « droite » ou de « droite nationale », sous-entendant que la droite classique se compromettait dans un système démocratique qui faisait le jeu de la gauche. Un autre discours porté par l’extrême droite consiste aussi à dire qu’elle dépasse les clivages « fallacieux » entre droite et gauche, qui seraient responsables de la divisions des « vrais » Français. Bref, c’est l’une des singularités de cette famille politique de récuser la catégorie politique qui lui est attribuée.

Sur le plan conceptuel, votre ouvrage permet-il de préciser le sens du mot “extrême droite”? Est-ce un terme qui reste pertinent aujourd’hui pour désigner certains partis ou mouvances politiques?

C’est l’un des enjeux de l’introduction : montrer la diversité d’une extrême droite protéiforme, mais néanmoins identifiable à partir de lignes de tension et de traits qui se déploient dans la longue durée et permettent de dégager une catégorie cohérente. Chaque auteur interroge cette catégorie dans son chapitre, à partir d’une période ou d’un mouvement particulier, ce qui permet une mise au point à la fois historique et conceptuelle.

L’extrême droite se caractérise par un racisme et une xénophobie centraux, qui constituent un point de convergence de toutes ses tendances. Elle est politiquement et économiquement antilibérale, hostile au progrès social, opposée à l’égalité comme principe universel, attachée à des hiérarchies fondées sur des critères ethniques, religieux ou culturels.

Elle entretient aussi un rapport organique à l’idée de déclin, abondamment mise en scène : tout le pathos d’une France déchue, que le RN serait seul capable de restaurer dans sa grandeur passée. Elle se distingue également par un « tempérament autoritaire » : ce n’est plus, pour un parti comme le RN, une remise en cause explicite de la démocratie – la plupart des extrêmes droites européennes ont abandonné cette contestation frontale – mais une disposition qui se manifeste dans ses références internationales, sa fascination pour des régimes autoritaires comme ceux de Bachar el-Assad, de Vladimir Poutine ou de Viktor Orbán.

De même, le terme de “fascisme” fait l’objet d’un usage controversé. Est-ce un terme que vous utilisez dans l’ouvrage et est-ce que pour vous, historien, évoquer un fascisme contemporain, une internationale fasciste, etc, a du sens? 

On l’utilise pour les périodes de l’entre deux guerres, où des régimes fascistes ont surgi et aussi pour analyser toutes les nuances d’un fascisme français. Là encore, il y a une porosité entre fascisme et extrême droite et on connaît la fascination de l’extrême droite pour l’Italie de Mussolini. Il y a aussi des mouvements qui, après 1945, se revendiquent explicitement du fascisme. Nous utilisons le terme notamment s’agissant de l’extrême droite mouvementiste. Mais il me semble que justement, la catégorie d’extrême droite permet de mieux thématiser les singularités et les convergences de tous ces partis et mouvements. D’ailleurs, l’extrême droite n’est pas moins dangereuse que le fascisme. Le nationalisme populiste inscrit à l’extrême droite est tout aussi dangereux, sans qu’on le fasse rentrer dans la case du fascisme.

Aujourd’hui, les médias parlent aussi de “l’ultra-droite”. Là encore, est-ce un terme qui, selon vous, a un sens et que l’on peut mettre en regard de “l’extrême droite”? 

C’est un terme issu du vocabulaire policier des années 1990, forgé dans l’observation des recompositions du champ politique. Il a ensuite été repris en sociologie et en science politique pour désigner des mouvements d’extrême droite qui refusent les moyens politiques conventionnels et revendiquent le passage à l’acte violent.

Nous lui préférons l’expression d’« extrême droite mouvementiste » pour désigner ces groupuscules qui ne participent pas au jeu démocratique, développent un militantisme fondé sur l’action violente, et se situent en marge des partis. Cela permet aussi de mieux penser les circulations entre l’extrême droite parlementaire et ces groupuscules, qui jouent un rôle important dans la formation des militants, le recrutement des services d’ordre, l’accompagnement des campagnes électorales… Il existe une forte porosité entre le RN et cette extrême droite violente, régulièrement constatée lorsque l’on analyse le parcours de militants du RN ou leurs réseaux de sociabilité.

Le populisme de l’extrême droite parlementaire française, ainsi que son flou programmatique, donnent souvent l’impression que l’extrême droite n’a pas de doctrine, que ses idées sont tout au plus des thèses complotistes, irrationnelles, fondées sur des stéréotypes racistes ou discriminatoires.

Le RN reste structuré par des éléments doctrinaux solides, au premier rang desquels une conception exclusive et excluante de l’identité française, fondée sur des critères raciaux, religieux et ethniques. Cet invariant n’a pas changé. Sa doctrine intègre également une fascination pour un État fort.

Pour le reste, le RN – et plus largement l’extrême droite partisane après 1945 – fait preuve d’une certaine souplesse doctrinale, d’autant plus grande qu’il n’a pas exercé le pouvoir. Cette souplesse lui permet de ménager des clientèles électorales diverses, mais rassemblées autour de la construction du « problème des étrangers ». Le RN tire parti de sa capacité à se poser en carrefour des extrêmes droites françaises – ce qui était déjà l’intuition de Jean-Marie Le Pen. Il se développe grâce à des dirigeants capables de parler à toutes les tendances de l’extrême droite et de répondre à leurs attentes. C’est ce qui explique que ses programmes soient souvent imprécis, confus et relativement courts.

L’Histoire n’est-elle pas justement un enjeu politique pour l’extrême droite, dans son effort à la fois pour nourrir une fiction nationaliste, mais aussi pour se délester de sa propre histoire? 

C’est en effet une tendance lourde, observable sur le temps long. Les extrêmes droites s’emploient à juxtaposer des mémoires et des récits historiques qui alimentent le fantasme d’un âge d’or détruit par l’impéritie des élites, leur trahison ou leur complicité avec des groupes perçus comme parasites (juifs, francs-maçons, musulmans).

Elles entretiennent aussi un rapport obsessionnel à leur propre histoire militante, envisagée comme une succession de défaites fondatrices, mais aussi comme une série de « recommencements » : chaque échec est présenté à la fois comme une catastrophe et comme l’aube de nouveaux combats et de futures victoires.

Pensez-vous possible de prendre au sérieux les partis comme le RN (ou Reconquête!) dans leur effort de rupture avec le passé? Selon vous, assistons nous à une transformation “républicaine” du RN ou à la normalisation politique de l’extrême droite? 

Historiquement, il a existé des partis d’extrême droite qui se réclamaient de la République, mais d’une République autoritaire, conservatrice et antiparlementaire – c’est le cas, par exemple, du Parti social français à la fin des années 1930 – en rupture totale avec la tradition républicaine qui se constitue en France au cours du XIXe siècle.

De fait, aujourd’hui, le RN n’affirme pas vouloir remettre en cause le cadre républicain ou démocratique, mais il n’a pas fondamentalement changé. Il peine toujours à professionnaliser ses effectifs et à faire émerger des cadres. À chaque scrutin ressurgissent des propos antisémites, complotistes, qui montrent que la base militante n’a pas été transformée en profondeur. Les élections de 2024 l’ont amplement démontré. C’est encore plus visible avec Reconquête ! Tout à son obsession d’une union des droites, qui réconcilierait les héritages de Pétain et de Gaulle, Éric Zemmour en est venu à reprendre à son compte une rhétorique néo pétainiste, en cherchant notamment à dédouaner l’État français des rafles et des persécutions antisémites.

Plus généralement, je dirais que l’extrême droite française n’est pas seule à avoir changé. C’est un phénomène européen : depuis la fin de la Guerre froide, les partis d’extrême droite assument de vouloir conquérir le pouvoir par l’élection, ce qui les oblige à abandonner – du moins publiquement – certaines de leurs références les plus inquiétantes. Ceci étant dit, quand elle arrive au pouvoir dans un pays, l’extrême droite teste les limites de la démocratie libérale pour la transformer de l’intérieur, comme l’ont fait Viktor Orbán en Hongrie ou le PiS en Pologne. Sans contrepouvoirs médiatiques ou judiciaires, la démocratie se trouve alors réduite au seul fait majoritaire, au détriment des droits des minorités, qui se retrouvent exposées et reléguées au bas de hiérarchies inégalitaires.