Par Emmanuelle Hermouet et Albert Levy
Dans L’État des Juifs, en 1896, Théodore Herzl déclare : “Les antisémites seront nos amis les plus sûrs et les pays antisémites nos alliés.” Force est de constater que notre époque lui donne raison. En effet, nous assistons actuellement au ralliement enthousiaste de l’extrême droite historiquement antisémite au gouvernement d’Israël. Cela semble surprendre certains, or il est nécessaire de rappeler que pour nombre d’antisémites le sionisme répond à leur logique : les Juifs ne seraient pas assimilables et leur regroupement dans un État est une aubaine. Ainsi les sionistes du courant de Herzl, les sionistes révisionnistes de Jabotinsky[1], et les antisémites occidentaux ont depuis longtemps des intérêts convergents.
Le 30 mai 2024, sur LCI, Marine Le Pen a déclaré : “ Le FN a toujours été sioniste, a toujours été pour la création d’Israël ” pensant ainsi se dédouaner de tout antisémitisme. Et aucun journaliste pour lui rappeler que cela n’est absolument pas antinomique. Personne, car aujourd’hui il est d’usage d’amalgamer antisémitisme et antisionisme, ce qui correspond à une stratégie assumée de l’Etat israélien. Ceux qui n’ont pas oublié l’Histoire savent que l’antisionisme est aussi et d’abord une histoire juive. Cela ne signifie pas que certains antisémites ne se servent pas de l’antisionisme pour se camoufler mais l’un n’est pas synonyme de l’autre, contrairement à ce qu’a déclaré Emmanuel Macron en 2019 lors du dîner du CRIF. Nous lui conseillons de lire Antisionisme, une histoire juive aux éditions Syllepses.
Ce qui nous intéresse ici c’est de pointer ce qui relie l’extrême droite et le gouvernement d’Israël.
Une vision ethno-religieuse de la nation
En 2018, la Knesset votait une loi stipulant que “Israël est l’État-nation du peuple juif dans lequel il réalise son droit naturel, culturel, historique et religieux à l’autodétermination”. Il a aussi été voté que “L’Etat considère le développement d’implantations juives comme une valeur nationale et fera en sorte de l’encourager et de le promouvoir”. Cette conception ethno-religieuse de la nation rejoint celle de l’extrême droite occidentale qui fantasme, elle, une Europe blanche et catholique. D’ailleurs, en 2019 une polémique secouait Israël au sujet de tests ADN visant à établir la judéité de personnes demandant la nationalité israélienne (Times Of Israël – 23 octobre 2019 – Les tests ADN de judéïté exigés par le rabbinat deviennent une pomme de discorde – Marissa Newman). Vouloir prouver la judéité d’un individu par des tests ADN, c’est valider la théorie du “peuple race”, de quoi réjouir les nazis du XXème siècle !
Racisme et colonialisme
En 2018, Zeev Sternhell, historien israélien, qui a consacré une part de ses travaux aux origines du fascisme, écrivait dans une tribune du Monde : “En Israël pousse un racisme proche du nazisme à ses débuts” (Le Monde 18 février 2018). Il s’agissait alors pour lui de rappeler qu’avant de planifier le génocide des Juifs, les nazis leur avaient retiré tout droit d’hommes et de citoyens. Au regard des images glaçantes de Gaza et des pogroms perpétrés en Cisjordanie, ses propos prennent aujourd’hui une autre dimension. En outre, des organisations internationales comme Amnesty International et Human Rights Watch n’hésitent pas à parler d’Apartheid pour qualifier le système mis en place par Israël. Et ce système discriminatoire ne se limite pas à la Cisjordanie ou à Gaza. C’est sur l’ensemble du territoire, y compris en Israël, que les Palestiniens subissent une politique d’apartheid selon les critères du Statut de Rome[2]. Ces discriminations existent depuis longtemps mais elles sont institutionnelles depuis le vote en 2018 de la loi proclamant Israël comme « Etat-nation du peuple juif ». Cette logique de domination découle du statut colonial de cet état.
Cette conception inégalitaire des individus (même au sein la Nation) rejoint tout à fait l’idéologie de l’extrême droite. Elle fait vibrer les nostalgiques de l’Algérie française comme les héritiers de Maurras et de Drumont, eux qui fustigeaient à l’époque des “Français de papier”. Notons au passage que cette expression revient à la mode en France et peut être employée aujourd’hui à des heures de grande écoute et sans complexe, y compris par Bruno Retailleau, ministre de l’Intérieur.
La hiérarchisation des individus conduit à la déshumanisation de l’Autre. Ainsi il n’est pas rare de voir une représentation animalisée des Palestiniens chez les partisans de la droite israélienne : rats, vermine, cafards, à l’instar de celle que les nazis utilisaient contre les Juifs ! D’ailleurs en octobre 2023, Yoav Gallant (ex ministre de la Défense de Netanyahu et membre du Likoud) ira même jusqu’à parler “d’animaux humains”. “Animaux humains”… Ces mots qui résonnent lugubrement à notre mémoire : mot pour mot l’expression utilisée par Himmler dans son discours de Posen en 1943 “Nous ne serons jamais brutaux et insensibles lorsque cela ne sera pas indispensable, c’est évident. Nous, Allemands, qui sommes les seuls au monde à avoir une attitude correcte envers les animaux, nous aurons également une attitude correcte envers ces animaux humains.”
Ainsi la vie d’un Palestinien ne vaut pas celle d’un Israélien. D’ailleurs plusieurs éditorialistes sur les plateaux de la télévision française l’ont bien compris et nous le rappellent depuis bientôt deux ans. C’est pourquoi la mort de milliers de civils palestiniens ne suscite pas la même empathie que celle de civils israéliens.
A l’heure où l’extrême droite mondiale a fait des Arabes et des musulmans leur cible privilégiée, il n’est donc absolument pas étonnant de les voir applaudir la politique raciste et coloniale d’Israël. Cela représente une autre aubaine pour eux : se laver de leur antisémistisme ontologique. Ainsi Marine Le Pen se voit adoubée en France par des figures majeures telles que Serge Klarsfeld ou son fils Arno. Elle peut se frotter les mains. Un parti fondé par d’anciens Waffen SS se voit désormais applaudi par des zélateurs de l’Etat hébreu, piétinant ainsi notre mémoire collective. D’ailleurs Benjamin Netanyahu l’a bien compris lorsqu’il déclare aux dirigeants occidentaux qu’Israël mène pour eux une “guerre de civilisation”.
Nationalisme, colonialisme et messianisme
A l’origine, les premiers penseurs du sionisme, dans leur majorité, n’étaient pas croyants. Mais ils ont utilisé la Bible comme une justification de la conquête coloniale quitte à travestir l’Histoire comme l’a démontré l’historien israélien Shlomo Sand. On a vu Netanyahu et ses soutiens brandir une carte du Grand Israël (Eretz Israël) c’est-à-dire le territoire revendiqué par leur expansionnisme, Bible à l’appui. On les entend parler de Judée-Samarie au lieu de Cisjordanie, de prophétie, de droit ancestral sur la Terre biblique etc. C’est également là que se construit l’alliance paradoxale des sionistes avec les chrétiens évangélistes américains qui voient dans ces conflits l’occasion d’espérer la venue du messie. Selon eux, le retour du peuple juif sur sa terre ferait partie des plans de Dieu qui s’achèveraient par le rétablissement du Grand Israël dans ses frontières bibliques (ce qui rendrait évidemment impossible la création d’un Etat palestinien). Cette folie messianique n’ayant plus de limite, “Les temps derniers” arriverait avec un Christ reconnu comme Messie, y compris par les Juifs. Pas sûr que les Israéliens se convertissent à cette version mais tant que les USA fournissent les armes…
Enfin, comme dans tout mouvement nationaliste, l’Histoire doit être instrumentalisée au service du “roman national”. C’est ce que Shlomo Sand appelle la « mythistoire » (Comment le peuple juif fut inventé, Fayard, 2009). Ainsi, comme la France décrivait une Algérie sauvage et sans civilisation avant l’arrivée du “temps béni des colonies”, les sionistes aiment décrire une Palestine sous-développée, arriérée jusqu’à l’arrivée des colons cultivant des champs d’or et faisant couler le miel. Il n’est donc pas surprenant de voir les nostalgiques de l’OAS applaudir la politique israélienne.
Mais le plus cynique, c’est d’assister à l’instrumentalisation de la Shoah par les partisans du nettoyage ethnique ainsi que par des membres du gouvernement israélien placés sous mandat d’arrêt international pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Selon eux il serait interdit d’employer le mot génocide pour qualifier leurs crimes.
Or la définition du génocide ne s’applique pas uniquement à la Shoah. Il en est ainsi du génocide arménien, de celui des Tutsis ou des aborigènes d’Australie etc. Le terme, élaboré en 1943 par Raphaël Lemkin, juriste juif polonais, répond à une définition juridique à valeur universelle et Israël, en tant qu’Etat, ne saurait en être exonéré. S’agissant d’un plan concerté de destruction partielle ou totale d’une population en raison de son ethnie, par la tuerie de masse, la famine ou le transfert de population. La CPI parle de risque génocidaire depuis 2024, si les critères juridiques étaient qualifiés, Israël devra être poursuivi et en répondre devant la Justice Internationale en tant qu’Etat soumis aux mêmes lois internationales que tout autre État, juif ou non.
Que cesse l’appropriation exclusive du mot génocide par les zélateurs des crimes israéliens pour que lui soit rendue sa dimension universelle.
Négation du Droit
Une des caractéristiques de l’extrême droite est de fustiger l’état de droit pour y substituer l’autoritarisme. Sa volonté imposée par la violence fait partie de son credo. Sur ce point, l’attitude d’Israël a de quoi faire rêver notre extrême droite. On ne compte plus le nombre de violations des règles du Droit International par Israël, et cela bien avant octobre 2023. Le Conseil de sécurité de l’ONU a en effet adopté pas moins de 229 résolutions sur la colonisation israélienne, le statut de Jérusalem, ainsi que sur le retour des réfugiés palestiniens.
Mais rien n’y fait, Israël fort du soutien inconditionnel d’une somme non négligeable de pays européens, piétine les résolutions onusiennes et se dote de l’arme atomique au mépris du traité de non prolifération des armes nucléaires.
Il faut assurément chercher dans l’histoire des pays européens, dont celle de la France et de l’Allemagne, pour comprendre le fondement du soutien aveugle qu’ils octroient à l’Etat hébreu, qui trouve à notre sens sa source dans la honte perpétuelle de leur collaboration à la Shoah, sans jamais avoir eu le courage de l’avoir reconnue. Ainsi, le 16 octobre 2023 le chancelier allemand Olaf Scholz déclarait devant le Bundestag : “Notre histoire, notre responsabilité issue de la Shoah nous impose un devoir constant de défendre l’existence et la sécurité de l’État d’Israël ». Le 12 novembre 2024 lors d’un débat à l’Assemblée nationale française, Jean Noël Barrot s’exclamait : “l’accusation répétée de crimes de guerre contre Israël constitue une tentative systématique de banalisation de la Shoah”.
En tentant d’expier leur participation au génocide de la Seconde guerre mondiale, ces pays soutiennent des massacres de masse, l’utilisation de la famine, les tranferts de population palestinienne, en prenant le risque de se rendre complice d’un nouveau génocide en cours de qualification par la CPI.
Pourtant la seule réponse incontournable à donner au crime contre l’humanité palestinienne est la rupture des accords d’association, la cessation des livraisons d’armes et la fin du financement sans garantie de l’Etat d’Israël qui précéderont l’indispensable pression des Nations pour qu’il applique le droit international.
Alors les armes se tairont à Gaza comme partout où Israël étend son hégémonie. C’est-à-dire tout ce que l’extrême droite et son ordre primitif refuse à ce peuple meurtri pour entretenir le chaos et ne lui reconnaître que le droit de disparaître dans la mort ou l’oubli.
La colonisation, l’appropriation des terres et les expropriations s’inscrivent dans cette même logique de négation d’une humanité réduite à la condition animale, dont la vocation serait d’être parquée, affamée et assujettie à l’envi. La justice et le droit constitueront la seule force capable de renforcer la légitimité du peuple Palestinien pour qu’il trouve la dignité d’un peuple libre de disposer de lui-même et construise démocratiquement sa politique. Encore faudrait-il des dirigeants soucieux de faire appliquer le droit !
Qu’elle soit internationale ou interne à un pays d’ailleurs, la justice doit être adossée aux libertés fondamentales pour constituer le garde-fou capable d’endiguer les violences primitives qui habitent les humains, et faire taire leur capacité d’hégémonie et d’éradication. Mais à l’aune des pressions permanentes dont la justice est l’objet, on ne pourra désormais plus la concevoir autour de la bonne foi tirée de la légitimité des Nations.
Voici donc ce qui unit l’extrême droite à cette politique israélienne : suprémacisme, racisme, nationalisme ethno religieux, instrumentalisation de l’Histoire, colonialisme, mépris du Droit et glorification de la loi du plus fort. Au regard de cette connivence de l’extrême droite avec la politique israélienne, gardons à l’esprit que ce ne sont pas les Juifs que l’extrême droite soutient mais un gouvernement suprémaciste, raciste et colonialiste qui partage, alimente la haine des Arabes et des Musulmans à travers le peuple palestinien, tout cela au mépris du droit. D’ailleurs, il est intéressant d’observer comment sont traités les Juifs et Juives qui osent critiquer Israël : ils sont qualifiés de “Juifs mais pas trop”, de “faux juifs”, de “Kapos”, de “traîtres”. Le Betar allant même jusqu’à dresser une liste de Juifs de la diaspora indésirables en Israël parmi lesquels Norman Finkelstein, Aaron Maaté et bien d’autres.
[1] Zeev Vladimir Jabotinsky était un leader de l’aile droite du mouvement sioniste et le fondateur de la Légion juive durant la Première Guerre mondiale. En 1920, Jabotinsky organise et dirige un mouvement juif d’autodéfense (la Haganah) qui vise les Arabes de Palestine. Il sera le principal inspirateur politique de l’organisation terroriste clandestine sioniste, l’Irgoun. Il est perçu comme un guide par le Betar. Ben Gourion le qualifiera de “Vladimir Hitler”.
[2] Le Statut de Rome, officiellement le Statut de Rome de la Cour pénale internationale, aussi appelé le Statut de la Cour pénale internationale et abrégé sous le Statut, est le traité international qui a créé la Cour pénale internationale (CPI). Il a été adopté lors d’une conférence diplomatique des Nations Unies qui s’est déroulée du 15 juin au 17 juillet 1998 à Rome en Italie. Entré en vigueur le 1er juillet 2002 après sa ratification par soixante États.
Aucune surprise, l’extrême droite a toujours nourri une passion pour les listes, a fortiori celles de “Juifs indésirables”.

