Interview de Laurence De Cock – France Info – 11 juillet 2025

Interview France Info, 11 juillet 2025, à propos du spectacle « Murmures de la cité » à Moulins co-financé par Pierre-Édouard Stérin.

Bonjour Laurence De Cock. Bonjour. Merci d’être avec nous. Vous êtes historienne, enseignante, vice-présidente de l’Observatoire national de l’extrême droite et autrice notamment d’une Histoire de France populaire d’il y a très longtemps à nos jours parue aux éditions Agone et dans une tribune que publie Libération, vous, aux côtés d’autres historiens de renom et du comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire, vous appelez à la vigilance justement.

Qu’est-ce qui ici dans ce spectacle, Laurence De Cock interpelle et inquiète l’historienne que vous êtes ?

Alors, il faut insister sur le fait que ce spectacle est présenté

comme quelque chose d’inoffensif. C’est-à-dire un spectacle grand public, et c’est pour ça d’ailleurs qu’il affiche complet comme vous l’avez dit dans votre reportage. Un spectacle grand public, bon enfant … Après tout qu’est-ce qu’il y aurait de bien grave à aller voir des grandes fresques avec Vercingétorix, etc.

Ça c’est un discours qu’on entend systématiquement dès qu’il est question de gens qui promeuvent ce qu’on appelle le roman national. Alors le roman national, ce n’est pas un récit inoffensif, c’est un récit historique qui est très daté ; il date de la fin du XIXe siècle et a été élaboré pour fabriquer de l’identité nationale à un moment où la France était vraiment en train de se construire comme nation, et comme nation aussi coloniale.

C’est un récit qui insiste uniquement sur des mythes.

Alors, je vous donne un exemple, dont a parlé d’ailleurs Guillaume Sénet (président du projet Murmures de la cité) tout à l’heure. Vercingétorix s’est sacrifié pour la France. Eh bien vous voyez ça ? Pour des historiens

antiquisants, ça ne veut strictement rien ; d’abord ce n’est pas conforme à ce que l’on sait du récit historique et puis c’est une manière de plaquer un regard d’aujourd’hui sur un événement du passé.

Plus grave encore, Clovis a transformé la France en une France chrétienne, ça aussi il l’a dit et ça aussi ça va figurer dans le spectacle. Pas du tout, Clovis, les historiens l’ont montré depuis très longtemps, c’est l’un des derniers à se convertir au christianisme parce que tous les habitants à l’époque de ce qu’on n’appelait pas encore la France d’ailleurs, étaient déjà chrétiens. Bref, donc il y a tout un tas comme ça d’exemples qui montrent que c’est un récit historique daté et faux.

La question n’est pas de savoir si ces personnages ont existé. Évidemment ils ont existé. La question c’est comment ils sont instrumentalisés à des fins qui sont des fins patriotiques, nationalistes, et qui finalement colportent le récit d’une France qui aurait toujours été déjà là, immortelle, enracinée, et évidemment quand on va un petit peu plus loin, on comprend qu’il y a des gens dont il ne faut pas parler.

Il ne faut pas parler des immigrés, il ne faut pas parler des femmes, il ne faut pas parler des luttes ouvrières, il ne faut pas parler des gens ordinaires, c’est-à-dire tous ceux qui sont aussi, et toutes celles qui sont aussi, le moteur de l’histoire. Donc le roman national, c’est une histoire comme une autre, mais ça n’a rien à voir avec l’histoire scientifique.

Est-ce que vous voyez là la même stratégie qu’au Puy du Fou, entre autres ?

Complètement.

C’est carrément le décalque de ce qui est fait au Puy-du-Fou avec le même type de financement, avec le même type de rhétorique, et tout à l’heure Vincent Présumey (enseignant d’histoire à Moulins) – que je salue au passage, et donc je salue le courage dans cette mobilisation – disait bien la façon dont était instrumentalisée par exemple la Révolution française. Ça c’est l’ADN du Puy-du-Fou qui est un projet porté par Philippe de Villiers, c’est une version révisionniste de l’histoire de la Révolution française et c’est notamment la promotion de ce qu’il appelle le génocide des Vendéens qui est un véritable nœud dans le récit d’extrême-droite de l’histoire, qui est quelque chose qui a été complètement évacué comme génocide par les historiens, qui ne nient pas le massacre, mais qui ne parlent pas de génocide, et c’est vraiment un point de bataille de la part de l’extrême-droite. Il y en a d’autres, mais celui-ci, il est très important. Là, vous avez une convergence idéologique qui est très forte.

Mais j’insiste vraiment là- dessus. Il y a une très bonne enquête aujourd’hui dans L’Humanité là-dessus, qui démontre tous les financements d’extrême-droite. Moi je voudrais vraiment m’adresser aux gens qui vont aller voir le spectacle et qui vont en toute innocence parce qu’ils ont envie de voir un beau spectacle.

Je voudrais leur dire attention, ce n’est pas inoffensif. Si vous y allez avec des enfants, et bien c’est un spectacle qui est là pour façonner l’imaginaire des enfants et pour le façonner de façon extrêmement rance et particulièrement dangereuse.

Et ces idées-là, véhiculées dans ce spectacle-là, véhiculées également par le Puy du Fou, vous avez le sentiment, Laurence De Cock, qu’aujourd’hui elles infusent, elles pénètrent la société plus qu’avant ? Parce que Puy du Fou, ça ne date pas d’hier.

Bien sûr, mais là on voit bien, et c’est ce que démontre aussi votre enquête et les autres, on voit bien que là on a carrément des marchands qui sont aux manettes. On a des marchands de faux savoirs historiques, on a des faussaires de l’histoire qui ont beaucoup d’argent. Vous avez cité Pierre-Edouard Stérin, alors évidemment dans la galaxie d’extrême droite on peut faire entrer Bolloré, d’autres, mais Pierre-Edouard Stérin, on le sait parce qu’il ne s’en cache pas, c’est quelqu’un qui est mobilisé pour une bataille culturelle, pour imposer ces idées-là.

Ça va passer par des grands spectacles, ça va passer par la mise en place d’écoles, pour des jeunes et pour des moins jeunes. Donc tout un tas de financements, de projets qui sont des projets culturels aux allures inoffensives, mais dans lesquels il y a beaucoup d’argent.

Et comme on le sait, le spectacle, c’est le vecteur principal de la propagande. Donc c’est très inquiétant parce qu’effectivement, comme en plus au niveau parfois gouvernemental on a un relais de ces prises de position là, par exemple celle sur l’immigration, le fait de dire une France vierge finalement de toute immigration ; vous voyez on n’est pas très loin parfois du discours gouvernemental.

Donc on a effectivement quelque chose qui se banalise, qui s’installe, et nous on essaie de lutter justement contre cette banalisation et contre le fait de se dire, allez, c’est pas grand-chose, c’est rien, c’est juste unspectacle en fait. Non, en fait, la bataille culturelle c’est comme ça qu’elle procède. Elle procède en faisant du spectacle et en faisant croire que tout cela n’a aucune importance.

Et quelle solution justement, Laurence De Cock, avez- vous ? Quel garde-fou finalement avez-vous, vous, historien ?

Alors d’abord nous, les historiennes et historiens, celles et ceux qui ont signé la tribune et d’autres encore, avons produit des travaux notamment grand public. On parlait de la Révolution française, il y a une très belle BD qui vient de sortir sur la Révolution française par Guillaume Mazeau qui est l’un des signataires de cette tribune.

Vous parliez de l’histoire de France populaire que j’ai écrite ; Gérard Noiriel en a écrit une aussi. Michel Zancharini-Fournel, qui est aussi signataire, en a écrit une également, ou encore Mathilde Larrère

Ça manque de son et lumière. On peut vous dire ça manque de son et lumière.

Vous savez quoi ? Parce qu’on manque d’argent. On manque d’argent, voilà. Donc s’il y a des gens qui sont prêts à financer du grand public qui soit ancré sur la vérité historique… Car il ne s’agit pas de faire une contre-propagande de gauche, ce n’est pas ça qu’on demande.

Nous, on demande simplement une place légitime pour la vérité historique. Parce que ce qui disparaît derrière ces spectacles, c’est la vérité. Et ça, c’est un problème qui est bien plus large que la question de l’histoire, la place de la vérité. Parce que la négation de la vérité, ça, c’est l’ADN du trumpisme par exemple. Donc quand on aura des gens qui financent quelque chose, qui va faire la promotion des savoirs scientifiques et de la vérité, déjà on aura une contre-offensive efficace.

Et je renvoie donc à l’un de vos ouvrages, Laurence De Cock, Histoire de France populaire d’il y a très longtemps à nos jours, paru aux éditions Agone. Merci beaucoup d’avoir accepté l’invitation de France Info, vous qui êtes historienne, enseignante et vice-présidente de l’Observatoire National de l’Extrême-Droite.