Hongrie : la fin d’Orbán ne suffit pas, la bataille contre l’extrême droite continue

Par Thomas Portes, président de l’ONED

J’étais la semaine dernière à Budapest pour suivre le scrutin des élections législatives qui ont conduit à la défaite de Viktor Orban.

J’ai notamment pu assister au dépouillement des bulletins de vote dans un bureau de Budapest, dans lequel Tisza, le parti de Peter Magyar, a obtenu 63% des voix : un résultat très favorable à l’image de celui de l’ensemble des bureaux de la capitale, où le principale adversaire d’Orban a obtenu un score de dix points supérieur à celui enregistré dans le reste du pays.

Le résultat global des élections hongroises s’est élevé à 53% des voix et 139 des 199 sièges du Parlement pour le Tisza de Peter Magyar, très loin devant les 38% du Fidesz d’Orbàn. Si cette victoire avait été annoncée, la très nette avance du nouveau Premier Ministre était, elle, plus inattendue. Il lui fallait, du fait de nombreux changements constitutionnels voulus du temps d’Orbàn pour verrouiller le pouvoir, une majorité de 2/3 des sièges au Parlement pour pouvoir mettre en œuvre son programme et d’éventuelles réformes structurelles sur la justice ou la liberté des médias. C’est chose faite. 

« Nous rétablirons les institutions qui protègent la démocratie. La Hongrie redeviendra un allié solide de l’UE et de l’Otan » 

Tout juste élu, Peter Magyar affirme une volonté de se réaligner sur l’Union Européenne et l’Otan. Une position saluée par la Présidente de la Commission européenne Ursula Von Der Leyen ainsi que par de nombreux dirigeants européens, à commencer par Emmanuel Macron qui s’est empressé de le “féliciter” dans un tweet accompagné d’une photo des deux hommes. Face à un Orbàn très eurosceptique, Magyar s’est positionné en faveur de réformes pour un meilleur respect de l’Etat de droit, auxquelles sont conditionnés des fonds destinés à la Hongrie par l’Union Européenne. En échange, Magyar a ouvert la voie à une autorisation du prêt de 90 milliards d’euros à destination de l’Ukraine, auquel Orbàn avait imposé un veto en dénonçant le blocage par Kiev de l’approvisionnement hongrois en énergie via l’oléoduc Djourba. Magyar s’est ainsi largement appuyé lors de sa campagne sur le sentiment antirusse d’une partie de la société hongroise, bien incarné par le slogan “Les Russes, à la maison!”, scandé à choeur joie dans les rues de Budapest le soir de sa victoire.


Si les Macronistes retrouvent un allié plus enclin à la construction européenne, la défaite d’Orbàn prive également l’internationale d’extrême droite d’un solide pilier en Europe. Depuis des années, le Rassemblement National a multiplié les rencontres et les connivences avec Viktor Orbàn, avec qui ils partagent des axes programmatiques comme l’externalisation du droit d’asile ou la politique nataliste. Au Parlement européen, Jordan Bardella co-préside le groupe des “Patriotes” avec Kinga Gal, une proche d’Orbàn. Marine Le Pen, lors de son passage à Budapest en soutien au candidat du Fidesz, avait clairement affiché son ambition de voir advenir une “majorité qualifiée” pour l’extrême droite au Parlement européen, alors que des élections sont prévues en France mais aussi en Espagne, en Italie et en Pologne en 2027. 

L’extrême droite hongroise a effectivement été une figure de proue du mouvement réactionnaire européen, en termes à la fois de répression de l’opposition politique, de verrouillage des institutions démocratiques mais aussi de destruction des droits des minorités et des travailleurs. La dérive fascisante s’est accompagnée de la consécration par plusieurs lois d’une forme avancée d’esclavagisme moderne. Balazs Babel, syndicaliste de l’association centrale des Ouvriers du Fer et du Métal de Hongrie, que nous avons rencontré dans les locaux historiques du syndicat, nous parle ainsi du texte qui a augmenté de 215 à 400 heures les heures supplémentaires, payables 3 ans après. Les journées de 8h sont également devenues “glissantes” : on peut travailler 4h par jour pendant 3 mois, puis 12h par jour pendant 3 mois. Les temps minimum de repos hebdomadaires ont été réduits à peau de chagrin et les entreprises peuvent désormais faire travailler les salariés sur des journées de 12h pendant 30 jours consécutifs sans un seul jour de récupération ! Le droit de grève a lui aussi été mis à mal, vu par Orbàn comme un puissant outil de contestation. Un “service minimum” a été instauré pour de nombreux agents publics, comme pour les transports en commun qui doivent fonctionner à 60% ou pour les enseignants obligés de garder les enfants à l’école et d’enseigner les matières “essentielles” s’ils ou elles font grève. Dans le privé, l’inéquité du rapport de force employeur-travailleur est renforcée par le droit du travail à la sauce Orbàn : les entreprises peuvent réclamer devant le tribunal plusieurs millions d’euros aux organisateurs d’une grève pour compenser l’arrêt de la production liée au mouvement social. En clair, faire grève en Hongrie sous Orbàn, c’était prendre le risque pour les syndicats d’un endettement à vie et pour le fonctionnaires, être obligé de travailler sans être payé. Les opposants politiques témoignent également du harcèlement médiatique quotidien de la part des TVs et radios à la botte du pouvoir. Aram Shakkour, du mouvement de gauche radicale “Szikra” nous raconte l’acharnement des médias à les disqualifier et les traiter d’”antisémites” pour leurs positions de soutien à la Palestine mais aussi de “violents” pour leurs positions antifascistes. Une rhétorique que, à la France insoumise, nous ne connaissons que trop bien. Criminalisation du mouvement antifasciste et LGBTQIA+, reconnaissance faciale et amendes lors des manifestations… Avec Orbàn les opposants politiques ont été traqués, fichés, discrédités et harcelés. 

“À gauche en Hongrie, il y a une demande mais pas d’offre”

S’il est clair que les 16 ans du règne d’Orbàn ont été bien trop longs au goût de tous les progressistes du pays, il n’en demeure pas moins que le Parlement nouvellement élu est composé exclusivement de forces conservatrices. Les 3 partis qui siégeront lors de la séance inaugurale du nouveau mandat en mai prochain, Tisza (138 sièges), le Fidesz (55 sièges) et Mi Hazank (6 sièges) vont de la droite à l’extrême droite. Même la “coalition démocratique” DK, à tendance sociale-démocrate, échoue à y être représentée, ayant cumulé à peine 1,2% des voix, soit bien en dessous du seuil de 5% leur permettant d’obtenir des sièges. Les figures d’opposition avec qui nous avons échangé, syndicalistes, intellectuels ou politiques, même les plus radicalement à gauche, semblent toutes avoir apporté leur voix à Tisza. Ils et elles assument un espoir commun : que sous Magyar, la reconfiguration politique et la restauration de l’État de droit leur permette de refaire émerger les forces d’opposition. Jeunesse engagée, mouvements de soutien à la Palestine, personnes issues des minorités et LGBTQIA+, beaucoup semblent vouloir constituer un nouvel élan de gauche, pour lequel il y a “une demande mais pas d’offre” comme le formule le syndicaliste Balazs Babel. 

Au milieu de l’euphorie victorieuse des jeunes de Budapest, entre les klaxons des voitures et les drapeaux brandis, je ne me fais aucune illusion sur la claire incapacité du conservateur Magyar à incarner une réelle alternance, alors qu’il est lui-même issu du même parti qu’Orbàn. La toute première élection d’Orbàn, dans les années 90, s’était faite sur un programme libéral. Après quelques années d’une sociale-démocratie type Hollande, Orbàn revient au pouvoir sur un programme d’extrême droite dit “illibéral”, nationaliste et raciste. Magyar, lui, a été élu sur une lassitude dégagiste, qui elle-même repose sur les conséquences du libéralisme: démantèlement des services publics, baisse du pouvoir d’achat, accroissement des inégalités et peur de la guerre. Pour couper le mal à la racine, c’est avec cet ultra-libéralisme qu’il faut rompre définitivement. Je n’ai donc que peu de foi en ce Macron hongrois. Le pacifisme, le droit international comme seule boussole, la défense des services publics et la répartition des richesses sont l’apanage de la gauche de rupture, seule alternative à l’extrême droite. Reste à la faire entendre, dans les médias alternatifs, à la faire élire, à des postes de pouvoir et à la faire exister, par des financements indépendants.