Par Laurence De Cock, Vice-Présidente de l’ONED
La nouvelle municipalité de Liévin, passée aux mains de l’extrême droite a interdit la prise de parole des syndicats, en mairie, le 1er mai, journée internationale des travailleurs et travailleuses, qualifiant ce rituel de « Meeting d’extrême-gauche ». Traditionnellement, les syndicats y remettaient la « médaille du travail » et transmettaient des doléances à la mairie. Mais Dany Paiva, élu à 55 % dans cette ancienne ville minière, n’a autorisé que la remise de gerbe en honneur aux 42 mineurs morts dans la plus grande catastrophe minière d’après guerre le vendredi 27 décembre 1974.
La décision n’est pas seulement une énième démonstration de l’hostilité du RN vis à vis des syndicats et de sa politique répressive observable dans toutes les municipalités qu’elle tient[1]. C’est une décision qu’il faut interpréter plus largement en interrogeant ce que cette confiscation du passé, dans cette ville en particulier, révèle de la vision antisociale de l’extrême droite et de son souci de gommer de la mémoire collective toutes les luttes qui fondent la fierté du mouvement ouvrier.
Ce jour du 27 décembre 1974, à 6h19 du matin, deux jours après noël, 42 hommes succombent à ce que l’on appelle un « coup de poussière », c’est à dire une explosion de particules de charbon en suspension dans la mine[2]. Ce n’est pas la première fois que cela arrive. Celle de 1967 avait déjà provoqué 10 morts. Mais celle-ci est la plus meurtrière. Il faut imaginer à quel point la mémoire de cet évènement est encore vive. 1974, c’était hier et, dans une ville comme Liévin, cela signifie que tout le monde est corrélé à l’évènement d’une manière ou d’une autre. Les noms sur les stèles des défunts sont ceux des fils, frères, pères, amis. Et l’évènement est emblématique de la double tragédie que subissent les bassins miniers : la progressive fermeture des mines, et le mépris des sociétés houillères qui poursuivent leurs activités, peu soucieuse de ces drames humains. En 1981, après une bataille judiciaire acharnée des familles, la Société des Houillères du Nord et du Pas de Calais avait été déclarée civilement responsable ; une reconnaissance annulée en appel qui a nourri l’amertume[3].
C’est dire si tout ce qui touche à la mémoire des mineurs y est sacré. Et cela ne peut se réduire au dépôt d’une gerbe à chaque anniversaire. Le 1er mai permet en effet de situer cet évènement dans une mémoire ouvrière plus vaste, délocalisée ; un hommage international où la mémoire ouvrière se rappelle au monde des puissants. Ce n’est pas rien. Et c’est sans doute pour cela que le 1er mai est attaqué par tout l’arc de la droite à l’extrême droite.
Le RN dont le leader parade aux bras d’une des plus riches héritières, sait que cette mémoire menace son socle idéologique. Parmi les ouvrières et les ouvriers, les « gueules noires » sont, avec les cheminots, parmi les plus emblématiques de l’histoire populaire. Les carreaux de mines et les terrils ont marqué des territoires entiers, au nord, dans le centre, au Sud du pays. Les mineurs y ont travaillé souvent jusqu’à la mort pour que le pays se couvre de rails puis s’industrialise à marche forcée. Ils en ont tiré d’abord de la gloire, puis de la honte lorsque la désindustrialisation les a privés de travail et de la dignité qui l’accompagne. On connaît bien cette histoire qui, dans certaines villes et corons se transmet plus encore dans les familles que dans les manuels scolaires ; une mémoire vibrante faite de grèves, de luttes, de souvenirs d’un temps où la couleur de peau disparaissait derrière le masque de charbon. Cette mémoire du peuple tissée de solidarités est tout ce que l’extrême droite exècre. Elle qui a toujours soutenu la répression des récalcitrants et qui fonde son programme sur la division par la race et le dépassement des solidarités de classe par l’étendard de l’identité nationale.
Aussi cette décision du maire s’inscrit-elle dans un projet plus global d’invisibilisation de l’histoire des luttes sociales. Le RN ne crache pas sur le passé, il s’efforce de le réécrire pour en gommer toutes les aspérités et transformer l’histoire de France en une épopée de souches et de racines à l’image du folklore réactionnaire du Puy du Fou ou de tous les projets dits « culturels » financés par Bolloré ou Stérin. Dans cette histoire, les hommes et les femmes ordinaires sont réduits au silence, ensevelis sous des décisions de puissants qui ne peuvent être contestées. On ne les honore qu’une fois morts, par le service minimum : le silence et le dépôt rapide d’une gerbe sur leurs tombes. Comment la population de Liévin peut-elle encore croire, après ça, aux balivernes sociales d’un maire dont le premier geste fut de piétiner l’honneur de leurs ancêtres ?
[1] Table ronde ONED “l’extrême droite contre les travailleurs”
[2] https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/caf88025153/catastrophe-de-lievin-un-coup-de-poussiere-incrimine
[3] https://www.hautsdefrance.fr/lievin-il-y-a-51-ans-la-plus-grande-catastrophe-miniere-dapres-guerre/