Un billet de Sylvain Chazot pour Libération, reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur.
La candidate aux élections municipales à Paris est si normalisée, voire starifiée, que les médias l’interrogent comme n’importe quel prétendant, occultant au passage son positionnement d’extrême droite.
Le monde politico-médiatique est en émoi : une candidate à la mairie de Paris ne connaît pas le prix du pass Navigo et raconte n’importe quoi à la télévision. Eh bah non, Sarah Knafo, le pass Navigo annuel n’est pas à 52 euros. Ce n’est pas non plus son prix mensuel, comme elle a tenté de le faire croire après coup lors d’une vidéo postée sur les réseaux sociaux. Fact-checkons rapidement : le fameux pass qui permet de circuler sur le réseau RATP coûte 90,80 euros par mois, le forfait annuel est de 998,80 euros. Mais les salariés du secteur privé bénéficient d’une remise obligatoire d’au moins 50 % par leur employeur. Pour eux, le pass coûte donc au moins 45,40 euros par mois, 499,40 euros chaque année.
Sarah Knafo n’est pas la première à se gaufrer lamentablement sur un détail du quotidien. Question transports, Nathalie Kosciusko-Morizet s’est gourée en 2012, elle aussi sur le prix du ticket de métro, qu’elle estimait à 4 euros – 1,70 en réalité à l’époque – ce qui n’était pas banal pour la ministre… des Transports. Avant elle, Valéry Giscard d’Estaing ignorait lui aussi le tarif en 1974. En 2009, la candidate UMP aux régionales Chantal Jouanno proposait d’automatiser les lignes 1 et 14 du métro parisien, ignorant donc qu’elles l’étaient déjà. On notera aussi Lionel Jospin et sa baguette de pain évaluée à 7 euros en 2002 ou Jean-François Copé et son célébrissime pain au chocolat à 10 centimes. Et que dire de la ministre du Travail, Myriam El Khomri, répondant en 2015 qu’un CDD pouvait être renouvelé trois fois.
Mais il y a une légère différence avec le cas Knafo. On parle de politiques de gauche ou de droite, pas d’élus d’extrême droite. Car le plus choquant dans cette histoire, ce n’est pas que la candidate zemmouriste ignore le prix du pass Navigo, quand bien même elle aurait lancé sa campagne vidéo depuis les couloirs du métro. Non, le plus choquant, c’est la manière dont, en l’espace de quelques semaines, la sphère médiatique a normalisé la candidature d’une candidate d’extrême droite. Cette série de questions, à la fin d’une longue interview, en est la preuve : on les lui pose comme à n’importe quel prétendant normal à une élection, dans une petite séquence légère et dépolitisée.
Cette dédiabolisation avait commencé au JT de TF1, un cadre d’ordinaire réservé aux ministres ou aux chefs de partis, pas à la seule eurodéputée d’une formation politique ayant fait 0,75 % aux dernières législatives. Cela s’est poursuivi avec plusieurs séquences comme ces cinquante minutes diffusées par BFMTV, De l’ombre à la lumière, l’ambitieuse Sarah Knafo. La compagne d’Eric Zemmour a aussi eu droit à une looongue interview sur CNews, dans l’émission «événementielle» la France en face. Et il y a donc eu cette nouvelle grande interview sur BFMTV dimanche 8 février au soir. On parle de sa campagne calquée sur celle du nouveau maire de New York, Zohran Mamdani, ou de sa veste jaune, pas de ses positions d’extrême droite. L’intéressée prend d’ailleurs comme une «insulte» le fait qu’on la qualifie ainsi. Et pourtant, comment appelez-vous un parti présidé par un multicondamné pour incitation à la haine raciale, qui pratique le révisionnisme historique, défend Pétain, juge l’islam incompatible avec la République et qui s’associe, au Parlement européen, avec les nostalgiques de l’Allemagne nazie ?
