3 septembre 2025 : l’Institut Européen des Sciences Humaines est dissout en conseil des ministres par Bruno Retailleau. Sans autre forme de procès, le ministre soupçonne le centre de formation d’imams de prôner un islamisme radical et de promouvoir le djihad armé. Quelques jours plus tôt, Le Point livrait un dossier « brûlant » évoquant un supposé entrisme des Frères Musulmans au sein du parti EELV, sans plus de preuves. Dans le sillage de cette suspicion, augurée par le « rapport déclassifié » des services de renseignement publié par le Figaro au mois de mai, la surenchère islamophobe n’en finit pas d’ajouter des accusations d’islamisme politique aux allégations d’entrisme des réseaux fréristes et de diaboliser l’islamisme. Le magazine néofasciste Frontières annonce en précommande des révélations « explosives » et un dossier de 160 pages à paraître début octobre sur les « maires collabos » accusés de favoriser ou de participer activement aux mystérieux réseaux fréristes.
La stratégie est bien rodée : susciter l’effroi et la suspicion par des accusations mensongères, sans fournir un début de commencement de preuves. Il n’est question que de supputations, d’inquiétudes et de craintes face à une islamisation de la France menée au grand galop. S’appuyant sur le pathos réactionnaire nostalgique, les bruyants porte-voix de l’extrême-droite nous annoncent avec emphase et suspense que la catastrophe a déjà eu lieu. L’inversion propre au fascisme opère à de multiples niveaux : les territoires perdus de la République sont partout, justifiant un vaste projet de reconquête ; les élus respectant le droit sont qualifiés de « collabos », attisant la tension entre patrie et État de droit ; les institutions du savoir sont aux mains des wokistes tandis que les islamo-gauchistes sont au pouvoir. Le déni et l’inversion des rapports effectifs de pouvoir, qui poussent de plus en plus le progressisme et l’antiracisme dans les marges, rythment les prises de parole de la promesse de révélations extraordinaires, mais se concrétisent aussi par des décisions politiques extrêmement répressives envers les musulmanes et les musulmans.
Sur quels faits s’appuient ces dénonciations virulentes ? Les « data » revendiquées par les enquêteurs de Frontières portent sur des décisions municipales, telles que l’autorisation de menus de substitution dans les cantines, en pleine conformité avec le respect des principes de laïcité et de l’État de droit. C’est donc ce même État de droit, attaqué de toutes parts par les responsables politiques qui, au plus haut niveau, en enfreignent les lois, qui est visé en creux par ces accusations. Nous assistons à une offensive massive contre les musulmans, portée par des parlementaires aussi bien que des médias en collusion avec les milliardaires réactionnaires, « enracinés » et « identitaires », qui nous rappelle combien « il est éminemment risqué de jouer le jeu démocratique avec des personnes qui n’en respectent pas les règles [1]».
L’islamophobie n’appartient pas seulement au discours de l’extrême-droite ; elle imprègne déjà des politiques de répression, qui se manifestent aussi bien par le gel des avoirs ou la fermeture de mosquées, d’écoles privées musulmanes ou d’associations de la société civile, ainsi que la récente mise en garde à vue de plusieurs responsables du CCIE (Collectif Contre l’Islamophobie en Europe). Les travaux de documentation sur l’islamophobie font systématiquement l’objet d’un double discrédit alimenté par l’extrême-droite : faute de s’appuyer sur des statistiques précises, impossibles à obtenir, ils manqueraient de rigueur ; les associations et chercheurs menant ce travail de documentation feraient eux-mêmes partie du réseau islamiste ou, pour paraphraser Causeur à propos de l’ONG Cage International[2], de la « meute islamo-gauchiste [3]».
La haine qui affleure dans les proférations de ces accusations contre les musulmans et les non-musulmans simplement attachés à l’État de droit se mesure à la Schadenfreude ou joie maligne suscitée par la répression. Elle résulte de siècles de construction historique d’un Occident s’identifiant par expulsion de toute référence à un héritage oriental, à commencer par les Juifs orientaux, puis les traces d’une culture islamique, – cette exclusion nourrissant aussi bien l’antisémitisme que l’islamophobie . « L’expulsion de l’islam [4]» a préparé le terrain à la situation paroxystique à laquelle nous assistons aujourd’hui, où une chercheuse du CNRS connue pour ses accusations diffamantes d’un hypothétique frérisme à l’Université de Lille se retrouve « Invitée exceptionnelle » au Congrès national du Cercle Algérianiste réunissant à Perpignan des nostalgiques de l’OAS pour parler de « frérisme, radicalisation, société et démocratie ». La dénonciation calomnieuse des musulmans, ainsi que des solidarités entre et avec les musulmans, est assumée comme préalable à une « démocratie » qui n’a de démocratique que le nom, bafouant les droits des minorités et le principe émancipateur de laïcité.
Dans un tel contexte, l’ONED exprime sa solidarité envers les musulmans et les musulmanes qui sont désignés par l’extrême-droite comme des cibles jetées en pâture à la haine populaire et exposées à des brutalités dont les derniers mois nous ont donné un aperçu terrifiant. Il est urgent de protéger les musulmans et les musulmanes des violences auxquelles les accusations islamophobes formulées par l’extrême-droite vont inévitablement mener, ainsi que de la répression qu’ils et elles subissent déjà.
[1]Michaeal Foessel, Etienne Ollion, Une étrange victoire. L’extrême-droite contre la politique, Paris, Seuil, 2024, p. 74.
[2]https://www.cage.ngo/articles/we-are-beginning-to-spread-terror-the-state-sponsored-persecution-of-muslims-in-france
[3]Estelle Farjot et Léonie Trébor, « Cage international: Anatomie d’une meute islamo-gauchiste », Causeur, 10 décembre 2024.
[4]Sophie Bessis, La civilisation judéo-chrétienne. Anatomie d’une imposture, Les Liens qui Libèrent, 2025, p. 46.
