Compte-rendu de la table ronde du 3 décembre 2025
animée par Laurence De Cock, avec Eddie Jacquemart, Sabrine Kharbach, François Rochon, Eléonore Schmitt, Diangou Traoré
Le logement, nouveau terrain de conquête de l’extrême droite
Longtemps cantonnée aux questions migratoires ou sécuritaires, l’extrême droite a fait du logement l’un de ses nouveaux champs de bataille politique. Un glissement loin d’être anodin, tant le logement constitue aujourd’hui « la première préoccupation des Français », comme l’a rappelé Eddie Jacquemart, président de la Confédération nationale du logement (CNL).
Dans un contexte de crise structurelle — plus de cinq millions de demandeurs de logement social, 4,2 millions de personnes mal logées et une hausse des loyers de près de 90 % en vingt ans — le logement devient un terrain propice au ressentiment. « Cette crise du logement, c’est une aubaine pour l’extrême droite », analyse Eddie Jacquemart, qui souligne comment une crise sociale est méthodiquement transformée en crise identitaire.
Transformer la pénurie en conflit identitaire
Le discours est désormais bien rodé. Selon l’extrême droite, les difficultés d’accès au logement seraient dues à une prétendue « priorité donnée aux étrangers ». Éric Zemmour n’hésite pas à qualifier les HLM de « terres d’islamisation », tandis que le Rassemblement national revendique la « préférence nationale » dans l’attribution des logements.
Or, comme l’ont rappelé plusieurs intervenants, ce discours ne repose sur aucune réalité statistique. « Dans le logement social, il n’y a que 15 % de personnes de nationalité étrangère », rappelle Eddie Jacquemart, ajoutant que cette proportion s’explique avant tout par « des revenus plus faibles et des discriminations massives dans le parc privé ».
Pour Éléonore Schmitt, de la Fondation pour le Logement, cette rhétorique n’a qu’un objectif : « Quand le Rassemblement national parle de logement, ce n’est jamais pour répondre à la crise, mais pour diviser et dresser les uns contre les autres. » Derrière la dénonciation des étrangers, se cache en réalité une stratégie politique visant à détourner l’attention des causes structurelles de la pénurie.
Une politique profondément antisociale
Contrairement à son image prétendument sociale, l’extrême droite défend une vision du logement résolument favorable aux propriétaires et aux rentiers. « Il ne faut pas oublier que dans “extrême droite”, il y a “droite” », rappelle Eddie Jacquemart. À l’Assemblée nationale, les votes du RN vont systématiquement « dans le sens de la spéculation, de la propriété privée et contre le logement social ».
Cette orientation se traduit également au niveau local. Éléonore Schmitt dresse un constat sévère du bilan des mairies RN : « Durcissement des expulsions locatives, criminalisation des locataires les plus précaires, remise en cause de l’hébergement d’urgence. » À Hénin-Beaumont ou Perpignan, des élus RN ont publiquement affirmé vouloir expulser de leur logement non seulement des personnes condamnées, mais aussi leurs familles entières.
« Ce qu’on voit, c’est une politique de chasse aux pauvres qui s’apparente aussi à une chasse aux étrangers », résume Eddie Jacquemart, faisant le lien entre xénophobie et répression sociale.
Étudiants étrangers : un laboratoire de la préférence nationale
Les étudiants étrangers constituent aujourd’hui un terrain d’expérimentation privilégié de ces politiques. La suppression des aides au logement pour les étudiants extra-européens a été dénoncée avec force par Sabrine Kharbach, secrétaire nationale de l’Union étudiante. « Concrètement, ça représente une perte de 100 à 250 euros par mois. Et quand un étudiant a du mal à payer son loyer ou à manger, ça fait toute la différence. »
Pour elle, ces mesures sont sans ambiguïté : « Il n’y a pas 36 000 mots pour définir la chose : c’est xénophobe. » Sous couvert d’économies budgétaires, ces décisions envoient un message clair : « Les étudiants étrangers ne font pas pleinement partie de la communauté des ayants droit. »
Un danger pointé par plusieurs intervenants : « Ce qui s’applique aujourd’hui aux étudiants étrangers s’appliquera demain à tous les étudiants », alerte Sabrine Kharbach, soulignant le risque de banalisation de ces reculs sociaux.
Quartiers populaires : stigmatisés, puis abandonnés
Les quartiers populaires, et en particulier les HLM, sont au cœur de cette offensive idéologique. Diangou Traoré, militante en Seine-Saint-Denis, rappelle pourtant leur histoire : « À la base, les HLM, c’était une fierté. Quitter les bidonvilles pour avoir de l’eau chaude, une salle de bain, des toilettes. »
Aujourd’hui, ces quartiers sont victimes d’un double mécanisme : désinvestissement public et stigmatisation. « On laisse les logements se dégrader, puis on accuse les habitants d’être le problème », dénonce-t-elle. Et de rappeler une évidence souvent occultée : « La plupart des gens dans les HLM travaillent, cotisent, payent des impôts. »
Pour elle, la préférence nationale est une impasse totale : « Elle ne crée aucun logement supplémentaire. Elle sert juste à trier des humains par nationalité. »
Remettre le logement au cœur du combat politique
Face à cette instrumentalisation, les intervenants appellent à une réappropriation politique du logement. « La solution, ce n’est pas des slogans xénophobes, c’est une vraie politique nationale du logement », affirme Eddie Jacquemart. Construction massive de logements sociaux, encadrement des loyers, sécurité sociale du logement, application stricte de la loi SRU : les alternatives existent.
Pour Éléonore Schmitt, l’enjeu est aussi démocratique : « Remettre le logement au cœur du débat politique, c’est répondre à une préoccupation concrète et démasquer le Rassemblement national. »
En définitive, le logement apparaît comme un révélateur central. Révélateur d’une crise sociale profonde, mais aussi révélateur de la nature réelle de l’extrême droite : une force politique qui, loin de défendre les classes populaires, instrumentalise leurs difficultés pour mieux les diviser.
