« Le niveau baisse à l’école et c’est de la faute aux enfants d’immigrés », plus précisément aux enfants musulmans. Que s’est-il passé en décembre pour que cette idée de génie soit reprise en boucle par un nombre si important de médias nationaux1 alors que les travaux de la plupart des spécialistes de l’école sur les mécaniques complexes de la reproduction des inégalités scolaires ne font que très rarement la Une des actualités ? Aurait-on enfin trouvé la cause de l’exécrable classement international du système éducatif français ?
Reprenons. Le 27 novembre 2025, une note commandée par un obscur « observatoire de l’immigration et de la démographie » inonde les rédactions des médias. Sobrement intitulée : « L’impact de l’immigration sur le système éducatif français », elle est rédigée par Joachim Le Floch-Imad, qualifié d’enseignant et essayiste, qui vient de publier l’ouvrage Main basse sur l’Éducation nationale. Enquête sur un suicide assisté, Éditions du Cerf. Un livre dont le seul titre ainsi que l’éditeur auraient dû déclencher la vigilance de n’importe quel journaliste digne de ce nom. Racoleur, volontairement alarmiste, ce livre s’inscrit dans la lignée des innombrables pamphlets sur l’école qui, depuis la fin des années 1970, s’inquiètent de « l’assassinat » de l’école, du « niveau qui baisse », ou de « la fabrique de crétins ». Pas une rentrée scolaire sans cette litanie quasiment garantie de succès tant elle surfe sur la mélancolie du tout fout le camp, véritable marché éditorial. Il y a quarante ans, les experts auto-proclamés de l’école fustigeait les enfants pauvres qui auraient dû à leurs yeux continuer d’être orientés précocement vers le monde du travail plutôt que de se diriger vers les études secondaires via le collège unique. Ce que l’on a appelé la massification scolaire. Bien-sûr ils n’osaient pas dire qu’ils étaient contre, mais la méritocratie républicaine suffisait amplement car « quand on veut on peut » et la pauvreté n’est pas une excuse à l’échec scolaire. Dans l’œil du viseur également, les vilains pédagogues qui, en souhaitant adapter la pédagogie aux enfants des classes sociales défavorisées, nivelaient vers le bas. CQFD.
Avec cette note, l’argument franchit un nouveau palier. Au mépris de classe habituel s’ajoute un argument très franchement raciste :
« Les populations accueillies ne renonçant pas, une fois installées, aux bagages culturels qu’elles apportent, les flux migratoires apparaissent étroitement liés à la dégradation du climat scolaire, à la montée des violences et à la recrudescence des atteintes à la laïcité comme des tensions religieuses et identitaires » (extrait de la synthèse du rapport)
Tout est dit : ce seraient « les bagages culturels » – l’expression disant déjà beaucoup du refus que ces enfants aient rangé leurs valises depuis longtemps – autrement dit, les caractéristiques culturelles inhérentes à l’origine géographique des enfants, qui expliqueraient les maux de l’école. Ces explications culturalisent les difficultés scolaires des enfants c’est-à-dire qu’elles rendent la « culture d’origine » responsable du fait d’une supposée incompatibilité avec les normes du pays d’accueil. C’est le premier stade d’un racisme consistant à assigner ces enfants à résidence culturelle tout en déplorant leur non-intégration. Une violence symbolique énorme qui sévit encore dans le système éducatif français et contribue à la souffrance et au sentiment de relégation de nombreux enfants. Ironie du sort, on a donc une note qui, sous couvert de révélation des causes de l’échec scolaire, ne fait en réalité que les alimenter2.
Tout cela n’a rien d’étonnant quand on regarde la composition du-dit observatoire dont le conseil scientifique, à l’exception d’un géographe connu pour ses positions très droitières, ne comporte que des spécialistes de sécurité intérieure et extérieure3 . Financé en outre par Pierre-Édouard Stérin, cet organisme relève davantage d’un think tank ultra-droitier chargé de nourrir une approche sécuritaire de l’immigration.
Tout ceci établi, la courroie de transmission médiatique des conclusions frauduleuses de cette note devrait vraiment nous inquiéter. D’abord parce qu’un rapide coup d’œil sur les conclusions aurait suffi à pointer son caractère politiquement très orienté et à ne pas la présenter comme équivalente à une production scientifique ; ensuite parce qu’il existe de nombreux travaux sur les inégalités scolaires, a fortiori touchant les enfants d’immigrés, qui auraient permis d’en rectifier les affirmations lapidaires et sans fondements. Ces travaux montrent que les trajectoires scolaires de ces enfants dépendent en grande partie de leur appartenance sociale mais aussi de critères plus complexes comme le capital culturel de la famille et le statut social des parents dans le pays d’origine ; de la place dans la fratrie, des rencontres avec des enseignants, de l’aide reçue ou au contraire des brimades subies etc4. Autrement-dit, comme les autres enfants appartenant aux catégories sociales les plus vulnérables, les enfants d’origine immigrée font les frais des politiques éducatives incapables d’offrir une école juste et solidaire à tous les enfants.
1 Acrimed – Immigration et école : les relais médiatiques d’un think tank d’extrême droite
2 Voir le travail d’Abdelmalek Sayad sur cette question – École et immigration : déjouer le piège culturaliste
3 L’Observatoire de l’immigration et de la démographie (OID) – Qui sommes-nous ?
4 Aziz Djelab, « L’orientation des élèves issus de l’immigration à l’aune du regard sociologique : entre expériences subjectives et contextes de scolarisation », Cahiers de sociologie économique et culturelle, n°66, mai 2022.
