Par Laurence De Cock, Vice-Présidente de l’ONED
L’actualité a été marquée par la fronde inédite de plusieurs centaines d’auteurs et autrices des prestigieuses éditions Grasset, propriété de Vincent Bolloré dont on connaît la nature de la bataille culturelle qu’il mène notamment via ses médias et maisons d’édition.
Le milliardaire s’était toujours défendu d’intervenir dans la ligne éditoriale des marques de son conglomérat. Secret de polichinelle dans le monde audiovisuel où cinq minutes de perfusion de CNEWS et d’Europe1 suffisent à suffoquer sous la propagande d’extrême droite ; mais, jusqu’ici, la plupart des gens continuaient à croire que le monde éditorial était immunisé contre l’entrisme fasciste. Après tout, Olivier Nora n’incarne-t-il pas l’homme de lettres, brillant, pluraliste, ne courbant jamais l’échine devant l’actionnaire ? Ce pourquoi Virginie Despentes et Sorj Chalandon pouvaient côtoyer sans états d’âmes Caroline Fourest, et Bernard-Henry Lévy.
Aussi l’annonce du limogeage du grand éditeur aimé de toutes et tous a-t-elle fait l’effet d’une bombe. En quelques jours se décidaient un départ de Grasset suivi de la demande de récupérer leurs droits. À leur suite, plusieurs universitaires auteurs chez Fayard, autre marque de Bolloré, éditrice de Jordan Bardella et bientôt de Sarah Knafo, publiaient une tribune dans Le monde, demandant la création d’une « clause de conscience » leur permettant à eux aussi de quitter le cloaque la tête haute et les mains non salies[1].
Du point de vue d’une observation de l’extrême droite, l’évènement est riche en enseignements. D’abord il révèle un nouvelle étape franchie par Vincent Bolloré qui ne s’encombre plus du faux-semblant pluraliste pour avancer. Le message est en effet clair : qui s’oppose à son projet est viré. Et l’opposition peut être infime pour suffire à mécontenter le châtelain breton. La preuve, il semblerait que l’affaire Boualem Sansal ait catalysé la rupture. Le très conservateur et controversé écrivain algérien avait en effet quitté sa maison d’édition historique, Gallimard, pour rejoindre Grasset accompagné de juteux droits d’auteurs. Olivier Nora ne s’était pas opposé sur le principe de l’accueillir (par souci pluraliste sans doute) mais avait contesté le calendrier de publication de son dernier ouvrage que Bolloré voulait rapide, imminente, à l’image du bulldozer qui lui tient lieu de boussole.
« J’en peux plus de ce con, virez-le moi » aurait-il demandé en toute subtilité si l’on en croit Libération[2], précisant quelques jours plus tard dans son propre journal le JDD que Nora lui coûtait trop cher (la rémunération annuelle de l’éditeur atteindrait un million d’euros) pour des résultats financiers décevants chez Grasset. La messe étant ainsi dite : le pluralisme, oui, mais à condition qu’il nourrisse le profit. L’alliance entre le fascisme et le capitalisme ne pouvait être mieux énoncée : dès que le profit baisse, la ligne idéologique reprend ses droits et ses ancestrales pratiques autoritaires et punitives.
L’autre enseignement relève du comportement des auteurs et autrices eux-mêmes qui n’ont commencé à se soucier de l’emprise de Bolloré qu’au bout de trois années de rachat de Grasset. Par quelles illusions se sont-ils laissés bercer ? Que l’extrême droite ne serait pas l’extrême droite ? Qu’en tant qu’élites culturelles, ils et elles seraient épargnés par l’ogre Bolloré ? Ou bien se sont-ils laissés convaincre du « pluralisme » viscéral d’un Vincent Bolloré qui, sous ses atours vulgaires de meilleur pote de Cyril Hanouna nourrirait une passion secrète pour la littérature ?
D’une certaine manière Bolloré joue désormais franc et nous accule à décider et agir ; nous, auteurs, autrices, lecteurs, lectrices à poser clairement la question d’un boycott clair de tout produit issu de son empire. Mais, plus encore, l’affaire révèle l’aveuglement d’une bonne partie du monde littéraire et universitaire face à la lame de fond qui tue à petit feu toute forme de pluralisme, à savoir la concentration éditoriale dans son ensemble, non réductible au cas Bolloré, qui écrase littéralement l’édition indépendante en monopolisant la diffusion, en s’arrogeant les meilleurs places sur les tables de librairies, en tuant à petit feu toute pensée critique. Personne n’est immunisé contre l’interventionnisme autoritaire d’un actionnaire, fasciste ou non, dès que les dividendes ne sont plus au rendez-vous. Il est temps d’y songer plus que sérieusement.
[1] https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/04/16/fayard-l-appel-de-17-universitaires-a-une-modification-de-la-loi-sur-la-propriete-intellectuelle-au-nom-des-valeurs-qu-ils-defendent-depuis-toujours_6680520_3232.html
[2] https://www.liberation.fr/societe/olivier-nora-limoge-des-editions-grasset-vincent-bollore-etend-un-peu-plus-son-emprise-20260414_MXXND4KJTNF3XGJW4WEPJWXFTY/?redirected=1637
Revoir la table ronde l’extrême droite contre le livre organisée par l’ONED