Un goûter citoyen contre le fascisme

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Samedi 4 avril, la petite commune du Loir et Cher, Noyers sur Cher, a accueilli un goûter citoyen dans sa salle municipale, à l’initiative du groupe d’action insoumis local et en association avec l’ONED que je représentais.

Il semble difficile, dans la circonscription du député RN (pressenti à l’Éducation nationale si la catastrophe arrive) de trouver une salle pour organiser de tels évènements. Les organisateurs se sont vu refuser l’attribution d’une salle de nombreuses fois, y compris dans la commune de Saint-Aignan où devait se dérouler originellement l’évènement. « Trop politique » leur a-t-on répondu. Un avant goût des censures autoritaires teintées de naïveté et de déni face au danger qui guette.

Mais ce 4 avril, il y avait foule pour braver les obstacles et réfléchir collectivement aux raisons de la montée des fascismes et aux manières d’y résister.

Trois invités sur scène : Marty, un influenceur au parcours intéressant puisqu’il est passé de l’adhésion passive au RN – par culture familiale notamment – à un activisme de gauche documenté qu’il partage sur ses réseaux. Désormais conseiller municipal dans la Marne à Mourmelon-le-Grand sa ville originelle, ville à forte identité militaire, il déploie une énergie débordante  pour convertir les habitant.e.s aux bienfaits d’une vraie politique sociale et a partagé ses réflexions ainsi que sa méthode. Apparemment, ça marche, preuve qu’il faut poursuivre ce travail de documentation des mensonges et du danger de l’extrême droite qui se place sur le terrain social.

Autre invitée, Thérèse Gallo-Vila, historienne locale, « octogénaire » (je la cite), d’une vivacité débordante qui a retracé les raisons de la montée de l’extrême droite dans l’entre-deux guerres en s’appuyant sur quelques exemples locaux : poids de la Grande guerre, crise économique, formation des ligues factieuses, résistance du Front populaire et trahisons par le gouvernement Daladier obsédé par la course aux étrangers. Une succession d’évènements bien connue sur laquelle méditer. Même s’il n’y a pas de « leçons de l’histoire », celle-ci nous fournit toujours l’occasion de penser par son caractère de miroir réfléchissant.

J’y ai pour ma part répondu à la commande suivante : quelles sont les mécanismes de la montée de l’extrême droite en France ? La vidéo arrive sur la chaîne You Tube de l’ONED mais voici en quelques mots le résumé de mon intervention.

En partant d’une étude de cas pour commencer, deux salles, deux ambiances. À Carcassonne nouvellement acquise au RN, le maire Christophe Barthès débute son mandat par un arrêt interdisant la mendicité. À Saint-Denis, Bally Bagayoko, maire de gauche victime d’un racisme décomplexé, signait de son côté un arrêté interdisant les expulsions locatives. À y regarder de près, les deux mesures sont justifiées au nom d’une politique « sociale ». Christophe Barthès prétend en effet protéger les habitant.e.s des malfaisances de la mendicité. Sous couvert de politique sociale, il brandit, dans une logique purement sécuritaire, des boucs-émissaires désignés comme responsables des difficultés des gens. Le procédé est typique de l’extrême droite : surfer sur des peurs et des malheurs en désignant des responsables qui sont les plus vulnérables : populations ultra paupérisée et souvent d’origine immigrée. Tout ceci est largement documenté par les travaux de sociologie sur l’électorat RN, population animée par un fort sentiment de déclassement qui projette sur des ennemis intérieurs les raisons de ses malheurs. Ceci n’a donc rien à voir avec une véritable politique sociale, à la différence du choix de Bally Bagayoko dont l’arrêté (contesté immédiatement par la préfecture) protège indifféremment tous les locataires sur lesquels pèse le risque d’une expulsion et qui assume de faire de la puissance publique une protection universelle. On ne dira jamais assez à quel point la prétention sociale de l’extrême droite est un leurre.

J’ai ensuite développé longuement les raisons structurelles de la montée des fascismes qui ne s’observe hélas pas qu’à l’échelle nationale : les trahisons de la gauche institutionnelle sociale-libérale et les espoirs déçus, la crise d’un capitalisme à bout de souffle et débridé qui vire à un autoritarisme nécessaire à sa poursuite d’accumulation. De manière plus conjoncturelle, le poids des chaînes d’informations continues, à commencer par CNEWS mais pas seulement, complices actives de l’extrême droitisation ; la bataille culturelle des millionnaires et milliardaires soucieux de maintenir cette concentration maladive des richesses (en France, Bolloré, Stérin pour les plus connus) mais aussi l’importance des complicités « intellectuelles » autopromues « républicaines » qui, de Caroline Fourest à Raphaël Enthoven en passant par Manuel Valls, reprennent sans sourciller le logiciel islamophobe et sécuritaire de l’extrême droite jusqu’à admettre à demi mots, pour certains d’entre eux, qu’en cas de duel présidentiel entre Jean-Luc Mélenchon et Jordan Bardella ou Marine Le Pen, ils ne voteraient jamais LFI … Une galaxie de la bourgeoisie intellectuelle qui a réussi l’exploit de désigner LFI comme le premier parti antisémite de France, pire intox de la décennie, en dédouanant ainsi l’extrême droite de son antisémitisme historique et structurel. Un retournement sur lequel se sont jetés les médias dominants ainsi que la droite comme un os à ronger. C’est aussi le rôle de l’ONED de documenter la permanence de l’antisémitisme à l’extrême droite comme l’ont montré les enquêtes auprès de certains candidats RN ou dans des boucles de discussion Telegram.

Un dernier point enfin qui relève de nos propres responsabilités d’intellectuel.le.s et universitaires : méfions-nous aussi de nous-mêmes et de notre propension au mépris de classe vis à vis de populations déjà meurtries par des humiliations scolaires, souvent piétinées au travail, et qui nourrissent à notre égard un profond ressentiment. Il faut pourvoir entendre cette colère et ouvrir des espaces de dialogue qui redonnent de la dignité aux gens souvent esseulés, biberonnés à la propagande d’extrême droite et que nous pouvons avoir tendance à enfermer dans la catégorie des ennemis politiques avant même d’avoir tenté la discussion.

Toutes ces pistes lancées avant de partager une tonne de pâtisseries préparées par les organisateur-rices, ont été très largement débattues. Ces espaces de revigoration du collectif devront devenir des lieux de résistance en cas de catastrophe, qu’il est encore possible d’éviter.