L’extrême droite et la jeunesse : lecture de Hâte-toi quand la nuit vient de Marie Pavlenko


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Le dernier livre de Marie Pavlenko intitulé Hâte-toi quand la nuit vient nous offre une radiographie de ce que le fascisme fait à la jeunesse. Dans un futur proche, nous suivons les péripéties d’un groupe de lycéens installé dans une France ravagée par la catastrophe écologique. La dévastation des terres, le climat aride et les températures caniculaires toute l’année sont le résultat du positionnement climato-sceptique et anti-écologique du fascisme au pouvoir. Dans le lycée Paul Éluard, rebaptisé lycée Jean-Marie Le Pen, nous croisons Jane et ses amis Blanche, Charles, Roman ou encore, Lucile, qui autrefois se nommait Malika, contrainte désormais de se lisser les cheveux et de les teindre en blond. Chaque personnage incarne un rapport possible de la jeunesse au fascisme.

Blanche est une élève sérieuse issue d’un milieu défavorisé qui travaille avec acharnement pour réussir. Elle est terrorisée par le pouvoir fasciste, tendue par le souci de ne pas avoir de problème. Blanche passe son temps à chuchoter, au point que Jane lui reproche : « Tu as toujours peur qu’on te remarque, qu’on te juge. Oh-mon-dieu-ne-parle-pas-si-fort, ils vont nous entendre, tu vis dans un film d’horreur permanent » (p.61). Au détour du dialogue entre les deux adolescentes, on comprend sobrement le quotidien de terreur qu’elles affrontent. En effet, la journée de cours démarre par le sempiternel contrôle policier avec fouille des sacs à l’entrée, contrôle au cours duquel certains policiers n’hésitent pas à racketter les élèves. Puis viennent les cours d’histoire, où le nouveau professeur, Monsieur Jaquot, vendeur de chaussures reconverti, fait l’apologie des murs, de la remigration et réhabilite le nazisme.

Le quotidien de Jane est concentré sur la difficulté de supporter la violence, d’avoir l’air « de ne pas réagir, ne pas parler, ne pas bouger ». Un quotidien de dédoublement où aucune réflexion dissonante susceptible de heurter les représentants d’extrême droite ne doit apparaître, au risque de se faire arrêter et de disparaître, comme leur professeure, Mme Fergouz. C’est dans l’intimité que la révolte, le dégoût, la peur et l’espoir s’expriment ou subsistent. A l’inverse, d’autres jeunes ont intégré avec enthousiasme le Club de lutte contre le Grand Remplacement ; c’est le cas de Léontine. Tout sourire, elle incarne le plaisir de la domination, la Schadenfreude, la jouissance fasciste. Conquise par le sentiment d’appartenance et le pouvoir que donne le fait d’être privilégié et majoritaire, Léontine ne se pose pas de questions : « Jane se figurait le cheminement de Léontine, son plaisir, son appartenance : je suis dans le vrai dans le juste, dans la majorité, j’ai raison, nous sommes au pouvoir et nous écrivons désormais l’histoire contre eux, il était temps. » (p.78).

Qu’est-ce qui fait que Jane résiste à l’endoctrinement du professeur Jaquot? Qu’elle n’adhère pas au système mis en place par le pouvoir, alors qu’elle appartient à la majorité blanche?
 La capacité de résistance de la jeune lycéenne, ses doutes, son esprit critique sont l’héritage de l’éducation reçue par sa grand-mère, qui lui a transmis un savoir historique du fascisme, une conscience écologique et un sens de la justice, de l’égalité, d’une humanité universelle. Un attachement aussi à la liberté, à travers le carnet des poèmes d’Eluard, lus dans la clandestinité. De même, c’est par la transmission du savoir historique et de la littérature que Charles et Roman ont hérité d’un positionnement antifasciste. Leurs parents possèdent une bibliothèque clandestine.

Mais le propos du livre ne s’en tient pas à défendre une sorte d’antifascisme littéraire et culturel, comme si l’histoire et la littérature suffisaient à elle seules à nous protéger, à endiguer la violence de l’extrême droite. Le lycée devient aussi un foyer de résistance, où les jeunes, aidés par leurs aînés, tentent une révolte collective et intergénérationnelle. Mais que peut une minorité désarmée face à un pouvoir militarisé, dont la violence est l’essence même?

Marie Pavlenko interroge ce qui peut faire basculer la jeunesse dans le fascisme, à l’image de la pâle et fragile Léontine, réassurée par sa supériorité politique, animée par le sentiment d’une revanche et l’ivresse du plaisir d’être dominant. Elle saisit également le terreau épais duquel peut surgir la révolte et les étincelles qui déterminent le passage à l’action.

Sophie Djigo

Marie Pavlenko. Hâte-toi quand la nuit vient. Flammarion (2026).